Bernard Azria Le groupe dont les origines remontent à 1982, emploie à présent près de 100 personnes. Implanté principalement à Abidjan, il possède également des bureaux à Johannesburg et Lagos. Leader dans la distribution audiovisuelle, il a commencé à diversifier de plus en plus ses activités.

Comment voyez-vous évoluer le paysage audiovisuel africain en général ?

Il s’est transfiguré et les plus gros changements sont à venir. On est d’abord passésd’une situation où il y avait quasiment une chaîne par pays, soit une cinquantaine au total, à une explosion sans aucun contrôle avec l’arrivée des diffuseurs privés. À présent, on doit en être à 500 chaînes linéaires purement africaines. Si on incorpore les chaînes satellites reçues dans les bouquets, le chiffre monte aux environ de 1500. Mais le déficit en production reste extrêmement élevé. À peine 10% de ce qui est diffusé est contrôlé par des Africains. La vraie révolution est en train de venir avec le digital qui bouleverse tous les modes de réception. Il y a certes la TNT, qui sera un épiphénomène, mais surtout internet. Son déploiement avec de fortes bandes passantes est en marche. Il va y avoir un rattrapage très rapide de l’écart technologique qui nous sépare encore de l’Occident. Or internet permet des flux dans tous les sens, y compris du sud vers le nord. Il nous appartient donc à présent de nous l’approprier et de diffuser nos productions à travers toute l’Europe, tout en choisissant véritablement ce que nous voulons regarder. C’est passionnant et nous essayons de faire partie de cette aventure.

Pourquoi avoir diversifié vos activités ?

Pendant de longues années nous étions seulement distributeurs et, aujourd’hui, nous avons commencé à nous investir dans la production. Nous produisons environ quatre à cinq séries par an. Nous avons créé un incubateur de talents, CO2, pour agréer des jeunes talents, ainsi qu’une plateforme de crowdfunding, Babi Talents Show, destinée aux jeunes créateurs du web. Enfin, nous avons monté notre propre studio de doublage ici à Abidjan afin de créer de la valeur et du savoir-faire. Nous nous développons tous azimuts car notre métier évolue tellement qu’il devient difficile de savoir où vont se trouver les valeurs ajoutées. Je pense qu’il est important que nous soyons présents à tous les niveaux de la chaîne.

En tant que distributeur qui sont vos clients ?

Ils sont panafricains. Nous distribuons de manière équilibrée de Casablanca au Cap, mais nous vendons aussi des telenovelas à France Télévisions pour France Ô. Notre CA est représenté à 60% par l’Afrique anglophone où les volumes sont plus conséquents et les prix plus élevés.

La faiblesse des financements disponibles pour les contenus est récurrente. Voyez-vous des pistes pour y remédier ?

La problématique en effet vient du financement. Nous bénéficions, quand nous le pouvons, de certaines aides, par exemple en provenance de l’OIF. Mais nous essayons, dans la mesure du possible, d’échapper à ce mode de financement. Car je pense que ce type d’aide, que je n’hésite pas à appeler aumône, est exactement ce qui a tué la production d’Afrique francophone et l’a placée dans une situation d’assistanat. Le résultat est qu’il n’y a pas de cinéma commercial en Afrique francophone. C’est l’une des rares régions du monde dont les films ont toujours été produits grâce aux subventions de corps constitués, accordées par des jurys siégeant sur les quais de la Seine, lesquels financent uniquement du cinéma d’auteur. Mais cela n’intéresse quasiment pas le public africain qui réclame du divertissement, des films de genre et d’action. C’est tout autre chose. Or ce cinéma-là n’existe tout simplement pas du tout. Nous voudrions donc éviter d’avoir recours aux subventions afin de nous confronter aux lois du marché. Nous essayons de faire plutôt des préachats ou du placement de produits par exemple.

Mais cela reste des faibles montants. Comment les amener à augmenter ?

En fait, ce n’est pas tant le financement qui pose problème que la viabilité de l’industrie. Quand on regarde ce que paient en droits de diffusion des intervenants, dont certains accaparent le marché, voire le bloquent, on se demande s’il n’y a pas matière à qualifier cela d’abus de position dominante. Certaines situations sont dures à vivre. Les producteurs africains ont littéralement le bras tordu dans le dos et ne peuvent rien y faire car certains groupes sont des points de passage obligés. Or ces très faibles montants tirent la qualité vers le bas. Et on se retrouve pris dans le cercle vicieux du misérabilisme. Personnellement, je plaide pour le développement d’un commerce équitable en Afrique francophone, ce qui est loin d’être le cas à l’heure actuelle. Dans certains cas, on ne peut plus parler de négociation, c’est de l’exécution à bout portant. Il faudrait que les diffuseurs acceptent de mieux rémunérer la créativité et la qualité. Pour le moment cette pratique ne contribue pas du tout à la structuration de notre secteur. Le vrai souci est là.

Entretien réalisé par http://www.lefilmfrancais.com